A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes ce 8 mars, Toto Raharimalala Marie Lydia, actuelle Coordonnatrice du RF-EFH Réseau Francophone pour l’égalité femme-homme, a accepté d’accorder une interview exclusive à Bright News Madagascar. Elle aborde la situation de la Grande île en matière d’égalité des genres, notamment les avancées et les défis à relever dans différents secteurs, notamment ceux liés au changement climatique qui exposent les femmes à certaines réalités. Elle parle également de l’évènement Beijing+30 qui commémore le 30ème anniversaire de la quatrième conférence mondiale sur les femmes et de l’adoption de la déclaration et du programme d’action de Beijing en 1995. Enfin, elle lance un vibrant appel à l’action pour garantir une égalité réelle et effective entre les femmes et les hommes. Interview !
Bright News Madagascar (BNM) : En tant que militante pour l’égalité femmes-hommes, quel est votre constat par rapport à la situation à Madagascar ?
La situation à Madagascar est marquée par des avancées et de profondes inégalités. Si des progrès ont été réalisés en matière de reconnaissance des droits des femmes, notamment grâce aux efforts de la société civile et à certains engagements internationaux, des blocages persistent. Madagascar n’a toujours pas ratifié le Protocole de Maputo, un texte clé pour la protection des droits des femmes en Afrique. Par ailleurs, la réalité sur le terrain reste alarmante : la sous-représentation des femmes dans les instances décisionnelles demeure une barrière majeure à l’égalité, tant en politique que dans l’économie. Plus inquiétant encore, l’assassinat récent d’une jeune maire de 33 ans, engagée pour le changement, illustre la violence et les résistances auxquelles les femmes leaders sont confrontées. Les violences basées sur le genre restent omniprésentes, et l’accès des femmes à l’éducation et aux opportunités économiques demeure limité, notamment en milieu rural. Face à ces défis, il est impératif d’adopter des politiques plus ambitieuses et des mesures concrètes pour accélérer le changement et garantir une véritable égalité.
BNM : Pourquoi ce choix d’intégrer le Réseau Francophone pour l’Égalité Femmes-Hommes ?
Mon engagement au sein du Réseau Francophone pour l’Égalité Femmes-Hommes découle d’une conviction profonde : l’égalité femmes-hommes est une condition indispensable au développement durable. Cette égalité passe avant tout par l’éducation, la rétention des filles à l’école et l’autonomisation des filles et des femmes, autant de leviers essentiels pour leur émancipation. En tant que Présidente de l’antenne FAWE (Forum des éducatrices africaines) à Madagascar, j’ai toujours œuvré pour promouvoir l’éducation des filles, convaincue qu’elle constitue la clé du progrès. J’ai également eu l’honneur d’être parmi les membres fondatrices du Réseau Francophone pour l’Égalité Femmes-Hommes en 1994, sous l’égide du Secrétaire Général de l’OIF de l’époque, M. Abdou Diouf. La Francophonie, avec sa diversité culturelle et ses valeurs de solidarité, représente un levier puissant pour faire avancer cette cause. En rejoignant ce réseau, mon objectif était de contribuer à un cadre de coopération où les expériences et les bonnes pratiques sont partagées entre les différentes organisations/associations œuvrant pour la promotion des droits des filles et des femmes dans les pays membres. Ensemble, nous pouvons accélérer les transformations sociales et politiques nécessaires pour garantir un réel équilibre entre les sexes.
BNM : En cette célébration de la Journée mondiale pour les droits des femmes, quelles sont les étapes franchies par Madagascar ?
Madagascar a enregistré des avancées significatives en matière d’égalité des sexes, notamment par l’adoption de lois visant à protéger les femmes contre les violences et à promouvoir leur participation à la vie publique. Cette évolution s’est accompagnée d’une prise de conscience collective accrue, soutenue par de nombreuses initiatives des associations telles que CNFM, VMLF, Nifin’akanga…et des initiatives locales favorisant l’émancipation des femmes.
Des progrès notables ont été réalisés dans la représentation féminine au sein des institutions clés. Par exemple, Christine Razanamahasoa a marqué l’histoire politique en devenant la première femme présidente de l’Assemblée nationale en 2014 puis réélue au même poste en 2019. De plus, la présence de femmes ministres a atteint 25,7 % à certaines périodes, avec 9 portefeuilles sur 35 détenus par des femmes. Cependant, la représentation féminine au Sénat a connu une baisse, passant à seulement 11,1 % en 2024, avec 2 femmes sur 18 sénateurs.
Au-delà du domaine politique, les femmes malgaches occupent des postes à responsabilité dans divers secteurs. Elles sont présentes en tant que chercheuses au sein des universités, dirigeantes d’entreprises et leaders communautaires, contribuant activement au développement du pays. Le Ministère de la Population et des solidarités va adoper sa politque genre cette année, en addition de toutes les autres lettres de politiques validées depuis à Madagascar.
Malgré ces avancées, l’application effective des lois demeure un défi majeur. Il est essentiel de renforcer les mécanismes de suivi et d’évaluation des politiques de genre pour garantir des résultats concrets et durables. (…)
BNM : À votre avis, que faudrait-il améliorer afin d’obtenir plus de résultats en termes d’autonomisation des femmes ?
Il y a trois axes essentiels à renforcer. L’éducation et la formation professionnelle : garantir aux filles et aux femmes un accès équitable à une éducation de qualité et à des formations adaptées au marché du travail est un levier incontournable.
L’autonomisation économique : il faut favoriser l’accès des femmes aux financements, encourager l’entrepreneuriat féminin et développer des politiques inclusives pour qu’elles puissent prospérer économiquement.
L’engagement politique et institutionnel : augmenter la représentation des femmes dans les instances décisionnelles est une priorité. Cela passe par des mesures comme la parité en politique et la mise en place de quotas pour favoriser leur participation.
BNM : Vous avez particulièrement marqué la scène politique à Madagascar par vos multiples engagements. Quel regard portez-vous sur la participation des femmes dans les secteurs clés comme la politique ou l’économie ?
Les femmes malgaches sont dynamiques et engagées, mais elles restent encore marginalisées dans les secteurs clés. En politique, même si des progrès ont été faits, nous sommes encore loin de la parité. La culture politique et les stéréotypes de genre freinent leur ascension. Dans l’économie, les femmes jouent un rôle essentiel, notamment dans l’agriculture et le commerce, mais elles rencontrent des difficultés d’accès aux ressources, aux financements et aux marchés. Il est impératif de mettre en place des mesures incitatives pour qu’elles puissent pleinement contribuer au développement du pays.
BNM : Pourriez-vous nous parler de l’événement Beijing+30 ?
Beijing+30 marque le trentième anniversaire de la Déclaration et du Programme d’action de Pékin, adoptés en 1995 lors de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes. Cet événement sera une occasion majeure d’évaluer les progrès réalisés à l’échelle mondiale en matière d’égalité des sexes et d’identifier les défis persistants. Madagascar, comme d’autres pays, devra rendre compte des avancées effectuées et des actions mises en place pour atteindre les objectifs définis.
Cependant, un défi majeur qui ne peut être ignoré est l’impact du changement climatique sur les femmes malgaches, en particulier celles vivant dans les régions les plus vulnérables. Dans le sud du pays, la sécheresse prolongée a entraîné des crises alimentaires sévères, forçant de nombreuses familles à migrer vers le nord en quête de meilleures conditions de vie. Cet exode expose les femmes et les jeunes filles à des dangers accrus : violences sur les routes, exploitation, et difficultés d’intégration dans les communautés d’accueil, où elles font souvent face à la méfiance et à une non-acceptation des populations locales.
Face à ces défis, il est impératif d’intégrer des solutions innovantes dans nos stratégies pour l’égalité des sexes. Cela passe par des programmes de résilience climatique ciblant les femmes, des politiques inclusives d’aménagement du territoire pour mieux gérer les flux migratoires internes, ainsi que des initiatives favorisant l’autonomisation économique des femmes déplacées. Beijing+30 est une opportunité unique pour renforcer notre engagement et promouvoir des actions concrètes, adaptées aux réalités actuelles, afin d’assurer un avenir plus juste et équitable pour toutes.
BNM : Quelles sont les perspectives d’avenir pour Madagascar en matière d’égalité des genres ?
Les perspectives d’avenir en matière d’égalité des genres à Madagascar reposent sur un engagement renforcé des autorités, de la société civile et des partenaires internationaux. Il est impératif d’adopter une approche globale et coordonnée pour accélérer les progrès et garantir que les droits des femmes ne soient plus seulement des principes inscrits dans les textes, mais une réalité tangible dans tous les aspects de la société.
Tout d’abord, des réformes législatives ambitieuses doivent être mises en place pour combler les lacunes existantes, notamment en matière de protection contre les violences basées sur le genre, d’égalité salariale et de représentation des femmes dans les instances décisionnelles. Cependant, la simple adoption de lois ne suffit pas : leur mise en œuvre effective et leur suivi rigoureux restent des défis majeurs. Il est donc essentiel de renforcer les mécanismes de contrôle et d’évaluation, en s’appuyant sur des institutions indépendantes et sur la mobilisation de la société civile.
Par ailleurs, l’intégration du genre dans toutes les politiques publiques doit devenir une priorité transversale. Que ce soit dans l’éducation, l’économie, l’environnement ou la gouvernance, il est fondamental de garantir une prise en compte systématique des besoins et des réalités des femmes et des filles. Cela inclut le développement de politiques de soutien aux entrepreneures, la promotion d’un accès équitable aux ressources économiques et aux financements, ainsi que la valorisation des femmes dans les secteurs stratégiques tels que la technologie, la recherche et la politique.
De plus, le changement climatique, qui impacte particulièrement les femmes, doit être intégré dans ces réflexions. Il est crucial de développer des solutions adaptées, notamment en renforçant la résilience des communautés rurales, en facilitant l’accès des femmes aux innovations agricoles et en leur offrant des opportunités économiques alternatives face aux crises environnementales.
Enfin, pour construire une société où les femmes ont pleinement leur place et où les inégalités ne freinent plus leur potentiel, il est indispensable de miser sur l’éducation et la sensibilisation dès le plus jeune âge. Lutter contre les stéréotypes de genre, encourager l’accès des filles aux filières scientifiques et techniques, et promouvoir des modèles féminins inspirants sont des leviers puissants pour un changement durable. (…)
BNM : Quel est votre message à l’occasion de la Journée du 08 mars ?
Mon message est un appel à l’action : nous devons transformer les engagements en réalités tangibles. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas seulement une question de justice sociale, c’est aussi un moteur de développement et de paix. J’encourage toutes les femmes à croire en leur potentiel, à s’engager dans la vie publique et économique, et j’appelle les décideurs à redoubler d’efforts pour garantir un monde plus juste et plus équitable.
RESUME DE SON PARCOURS
Toto Lydia Raharimalala a déjà occupé de nombreux postes à responsabilité au sein de l’administration malgache, notamment celui d’ancienne Ministre de l’emploi de l’enseignement technique et de la formation professionnelle (2016-2018). Ancienne députée de Madagascar, elle fut en même temps Présidente de la commission genre et caucus des femmes parlementaires de Madagascar (2014-2019).
Sortante de l’IIPE UNESCO PARIS (Institut International de Planification de l’Education), elle est diplômée d’un Master 2.
Elle est aussi titulaire d’un DESS en Développement Local et gestion de Projets à l’Université d’Antananarivo DEGS et de l’Université Pierre Mendès France, Toulouse en 2005.
Sortante de l’Ecole Normale Supérieure, elle a déjà pratiqué en tant qu’enseignante. D’ailleurs, elle est Professeure certifiée d’Anglais.
Par ailleurs, elle a été membre de plusieurs associations œuvrant pour la participation des femmes au développement : FAWE, VMLF, REFAMP, CNFM,…
