Ambondrombe : Sur la piste des esprits

A 80 ans, Raloïc décide de gravir la fameuse montagne d’Ambondrombe (dans la région Haute Matsiatra) avec son petit fils, Lucas afin d’honorer une promesse faite à sa défunte épouse. Découvrez le récit de cette aventure unique et palpitante qui débute à Ambalavao pour un rendez – vous avec … les esprits !

Monter à 1936 mètres sur la montagne des esprits ! Ambondrombe : l’arrogant,* traduit le dictionnaire malgache-français, comme si envisager même l’ascension était un défi.** Ca l’est. Et pour beaucoup de Malgaches, c’est même une bataille avec la peur.*** Mais pour Dadabe Raloïc, 80 ans tout juste et son zafykely (petit-fils) Lucas, 15 ans, c’est une promesse à tenir, et un espoir à entretenir. Promesse de Loïc à son épouse décédée presque trois ans plus tôt, et espoir du petit-fils de communiquer avec sa grand’mère, comme lors  de son famadihana, en juillet dernier à Anosiarivo Ambohimanga, sur les Hautes Terres.

On part donc d’Ambalavao, après avoir ravitaillé, avec les guides Foudia Juvence et Patrick, vieux complices de traversées pédestres de l’île d’Est en Ouest. Deux heures trente de 4×4 sur les 39 km de piste jusqu’à Ambohimahamasina, la maison des guides du tourisme solidaire, où attend le guide local de père en fils, Haja. Nous sommes en retard, les cinq porteurs sont à presque une heure de marche près de l’école du bout du bout du village, on ose donc prolonger le trajet en 4×4. Bien évidemment il s’enlise dans une ornière plus perfide que les autres, il faut descendre et pousser; au retour, il attendra au bureau des guides, jure non sans raison le conducteur Rasammy.

Jonction établie. Les sacs et tentes, le ravitaillement sont déchargés, puis offerts aux épaules des porteurs aux pieds nus. Déjà, ils filent devant, à leur allure stupéfiante, et prépareront à une heure de là, près d’une maison isolée à Ambatomifangoa, le déjeuner substantiel nécessaire aux efforts à venir. Picnic avec copieuse dose de riz obligatoire bien sûr, et il est près de 15h quand on reprend le chemin.

Non sans avoir rempli les premières « formalités » rituelles près du mini-lac en contrebas, où l’on a autrefois honoré les héros de la rébellion de 1947 : une rasade de toaka (rhum local) pour les ancêtres, et la promesse de ne pas convoyer de porc au-delà de cette limite. Ni d’anguille, dit un autre fady (interdit) : il est même déconseillé d’en prononcer le nom, comme celui des lapins sur un bateau !.

On attaque la rude montée vers le campement curieusement nommé Antranombazaha (A la maison du vazaha, l’étranger), quand ne subsiste aucune trace de construction, pas plus que de palais du roi au sommet de la montagne. Ce n’est que l’un des plus simples mystères de la zone.

En cette mi-avril, nous sommes les premiers de  l’année 2025 à tenter l’ascension. Trois heures de forêt vierge à affronter, pisteur coupe-coupe en tête. Il faut parfois scier, le plus souvent contourner les arbres frais récemment déracinés par le cyclone, cingler les branchages pour passer. Ne pas s’appuyer sur les troncs anciens parfois couverts d’orchidées, mais surtout de mousse : ils tombent en poussière, pourris de vieillesse. Veiller à s’assurer en marchant sur les racines enchevêtrées, glissantes à souhait, prendre garde aux pièges naturels quand la jambe entière s’enfonce dans un trou inattendu bien caché par la végétation. Bref, l’aventure a commencé.

Au campement, les porteurs ont déjà monté les tentes, allumé le feu. Mais pas question de dîner sans le nouveau rituel le plus important, surveillé par un guide traditionnel spécialisé. On égorge les poulets du repas, en aspergeant de leur sang la pierre du sacrifice, puis on les mettra à griller, impérativement, avant d’en extraire religieusement les quatre morceaux de choix répartis équitablement dans trois grandes feuilles vertes : le vodeko (croupion), le pancreas, un bout de cuisse et un bout d’aile. Ces mets seront disposés devant la pierre et devant trois tiges de bambous vite remplies de toaka.

Les trois catégories de destinataires de ces offrandes sont dans l’ordre les Dieux (qui nous ont créés), les Rois (qui nous gouvernent), et les Andevo (esclaves), car ce sont eux qui font le boulot ! L’officiant, toujours tourné vers l’est, les appelle tour à tour, leur manifeste notre respect, leur explique notre démarche et demande leur bénédiction pour aller plus avant. Il invite à formuler in petto (en pensée) un vœu personnel pendant la prière, vœu qui sera inévitablement exaucé. Pas de doute sur celui du petit-fils qui veut, là-haut, communiquer avec sa grand’mère.

Puis, inévitablement, on partage une nouvelle fois le toaka. On dîne vite car la bruine s’est invitée, on découvre les latrines creusées sur un champ de racines, et on se couche à tout juste 20h. Dans la tente des guides s’improvise la chorale qui donne du courage, avec l’inévitable et magnifique « lanitra manga manga ».

Dans la nuit naîtront les bruits les plus divers, soupirs, feulements, sifflements, voire canonnades et conversations au gré des perceptions voire des imaginations. Les plus réalistes l’attribuent aux lémuriens vraiment sauvages qui vivent là (on aura la chance de croiser un hapalémur le matin), ou aux fosa qu’on ne verra pas, comme le plus souvent. Toujours est-il que les feuilles contenant les présents comestibles auront été vidées au petit matin à l’heure du café. Magie de la nuit.

Au chant du coq (il en reste un vivant), il est 5h30. On se lève pour partir à 6h. Le guide demande : « Avez-vous vos lunettes ? » Il paraît qu’un sort s’acharne sur les voyageurs vazaha ou malgaches même, qui perdent leurs besicles pendant la première nuit. Statistique à confirmer. Autre précaution plus essentielle : visiter les toilettes avec soin. Au-delà de cette limite, il sera fady (interdit) de se soulager dans la nature. Tout au plus pouvez-vous emporter un bambou creux pour recueillir vos émanations liquides et les rapporter au camp. Mieux vaut donc prendre ses précautions.

On ne partira donc réellement qu’à 8h. La montée reprend, encore plus raide et humide si c’était possible, arbres de la forêt primaire encore plus enchevêtrés. Une plante endémique chasse l’autre. Un paradis vert. L’annulaire gauche de Dadabe, celui qui portait l’alliance,  le démange violemment : un signe de Suzanne, dira le guide traditionnel.

Puis un premier sommet, avec des vues dégagées de toute beauté, là-bas au loin le massif de l’Andringintra, les grandes plaines rizicoles. En vue le vrai sommet, mais il faut monter et descendre les deux collines boisées qui font la jonction, joliment appelées « les chocolats escarpés » par le guide facétieux. On croit arriver akaiky (tout près), dit Haja, on n’arrive pas, c’est encore lavitra (loin). Puis ça devient lavitrakaika (loin-près selon la pensée complexe malgache). Haja apprend que ce sont les dentistes en France qu’on traite de « menteurs comme un arracheur de dents », et endosse le terme pour les guides malgaches selon qui c’est toujours akaiky !

Mais on finit bien par arriver, peu avant midi sur un replat rocheux ouvert à 360 degrés, puis sur le sommet lui-même. C’est la fête, les guides dansent. Le petit-fils les rejoint, puis grimpe sur la montagne de cailloux rassemblés là par des vagues de visiteurs, dégaine son portable, et, miracle, reçoit la 4G. Un autre signe, dira le guide traditionnel, avant de procéder aux rituels d’usage : salutations, offrandes de nourriture, prières et versement de toaka. Rasade encore pour les participants. On a respecté tous les rites, on a été bénis pendant la randonnée. Tout est en ordre, l’esprit et les esprits en paix. Moments de méditation devant les mini-autels de tromba établis là par les ombiasy (guérisseurs mediums) qui y viennent enrichir leur sacralité. A l’époque royale, il semble que le père Besson y ait célébré des messes pour guérir les possédés.

Avant d’entamer la descente de retour, on se laissera raconter l’une des histoires liées au lieu : c’est la femme du roi local Andrianmitehimbolamena (« Le roi au bâton en or »), qui est allée chercher du vondrona, la plante dont on fait les tapis, en laissant sa fille Raotombolamena, presque bébé, sans surveillance. A son retour, elle a disparu : alerte générale et tous les villageois participent à la recherche. Les marabouts finissent par la localiser dans un lac. Après le sacrifice d’un zébu, le bébé sort du lac, mais il est déjà défunt. Sa mère fera construire un tombeau pour elle seule à cet endroit et obtiendra des marabouts qu’ils intercèdent afin que les âmes des morts et les esprits lui rendent visite régulièrement pour briser sa solitude. D’où la vocation de cette montagne d’Ambondrombe.

La vérité oblige à dire que pas une trace de ce palais ni du village ne subsiste au sommet, pas plus qu’on ait jamais localisé le lac en question. Une autre version parle du fils d’un roi perdu dans la forêt. Mais ne faut-il croire que ce que l’on voit ?

La descente est à peine plus facile que la montée. En trois heures on est au campement pour une nouvelle nuit, soirée de chants et danses obligée, prélude aux cinq heures de marche du lendemain matin pour rejoindre le bureau des guides à Ambohimahamasina (photo souvenir), puis Ambalavao. Non sans avoir croisé des cueilleurs de « la plante qui n’a pas de nom », un genre de saule, dont les botanistes les plus érudits n’ont paraît-il toujours pas trouvé la famille. Un nouveau mystère à élucider. Il faudra revenir !

 

*Les Bara appellent Ambondrombe Ivohibe, la grande montagne. Les Betsileo disent surtout Iratsy, « le mauvais ». L’étymologie invite à considérer « Là où il y a beaucoup de massettes » (la massette, vondrona, ou jonc de la passion, est la fibre avec laquelle on fabrique des tapis). Le massif, sur 15km de large, abrite entre autres les sources de la rivière Manatanana. Il est donc réputé accueillir les esprits des défunts, Merina particulièrement.

**Le premier Européen à gravir la montagne fut le pasteur Shaw en 1882. Il confirma avoir entendu des bruits insolites, du type meuglements de bœufs ou pilonnage du riz, mais les attribua aux fracas des torrents et cascades, aux échos des vallées

***Le journaliste et poète Latimer Rangers, qui racontera à la radio son ascension en juillet 1971 sera admiré pour sa témérité. Il lui sera cependant reproché d’avoir diffusé des sons enregistrés la nuit sur la montagne, et provoqué la terreur, ainsi qu’une manifestation des esprits dérangés dans leur quiétude montagneuse, qui se sont vengés dans le centre de Tananarive par une invasion soudaine de papillons. Latimer dit avoir vu au sommet un lac entouré de roseaux, et une plaque géodésique marquée 1930, attribuée à un géomètre français Louis Besson. Aucune trace aujourd’hui ni du lac ni de la plaque… Ambondrombe garde ses mystères.