Au terme de quatre ans de service en tant que coordonnateur résident des Nations Unies à Madagascar, Issa SANOGO dresse un bilan des actions de l’organisation dans le pays. Il évoque les réalisations positives, citant particulièrement la situation dans le Grand Sud, ainsi que les défis qui nécessitent beaucoup plus d’efforts pour les années à venir. Interview.
Vous êtes à la fin de votre mandat à Madagascar, comment voyez-vous ces quatre années au service de la population Malagasy ?
I.S : En effet cela fait presque quatre ans que je travaille à Madagascar. Je suis arrivé le 03 novembre 2020 en pleine période de la covid 19. La gestion des crises humanitaire et sanitaire ainsi que le renforcement de la résilience de la population constituaient la priorité des priorités. Après la covid, les cyclones tropicaux successifs et les épisodes des sècheresses aigues, il faut se relever, accompagner le gouvernement avec les partenaires techniques et financiers, en collaboration avec le secteur privé et la société civile pour le développement durable de Madagascar.
L’élaboration et la réalisation des plans cadre de coopération 2021 – 2023 et 2024 -2028 avec leurs quatre priorités stratégiques relevant de la gouvernance, du capital humain, de l’économie et de l’environnement a marqué cette période. De nombreux résultats ont été obtenus dans ces différents domaines notamment au niveau des politiques, ainsi qu’au niveau des projets(…).
Concernant les projets des Nations Unies, une grande partie se trouvent dans le Sud. Face à la situation dans laquelle vit la population dans cette partie de Madagascar, quels sont les impacts des actions menées dans le Sud ?
I.S : C’est vrai qu’on dit souvent que la partie Sud de Madagascar est privilégiée par les agences des Nations Unies. Nous intervenons dans les régions Anosy, Androy et Atsimo Andrefana et maintenant dans la partie Sud Est : régions Vatovavy, Fitovinany et Atsimo Atsinanana.
Ce choix s’explique par le fait que la population du Grand Sud de Madagascar vit dans de mauvaises conditions climatiques et récurrentes avec une faible dotation en infrastructures socioéconomiques de base, en particulier dans les deux régions Androy et Atsimo Andrefana. Les impacts de la sècheresse de 2021 et des cyclones sans précédent en 2022 n’ont fait qu’exacerber la situation.

Au cours des trois dernières années, les Nations Unies ont changé leur approche en adoptant une approche intégrée et coordonnée aussi dans la réponse humanitaire que dans les interventions de développement afin d’apporter une solution plus durable à la faim et à la pauvreté dans le Grand Sud et le Grand Sud Est, en ligne avec la priorité accordée au développement de ces régions par le Gouvernement.
Grâce à cette approche intégrée, nous commençons à voir et à ressentir la différence et le changement. L’approche multisectorielle est bénéfique pour la situation locale. Lorsque les agences des Nations Unies travaillent ensemble, nous pouvons obtenir de meilleurs résultats et plus d’impacts.
Après trois années d’interventions intenses et de mobilisation générale de tous les acteurs aussi bien sur l’humanitaire que sur le développement, la stabilité de la situation humanitaire malgré le récent phénomène de El Nino donne beaucoup plus d’espoir quant à l’avenir.
Quels sont les domaines où il y a le plus de résultats ?
I.S : En ce qui concerne le Sud de Madagascar, les ménages dépendent de l’agriculture pluviale car la terre est aride. Les cultures souffrent non seulement du manque d’eau mais aussi de la tempête de sable rouge ou « Tiomena » qui détruit et emporte la couche arable fertile. Dans ces conditions, les communautés ont peu de chance de cultiver des aliments de base. L’introduction de la technique d’irrigation goutte à goutte californien alimenté par l’énergie solaire pour la « pompe à moteur » a permis d’améliorer la production. Ceci constitue une solution plus pérenne accompagnant l’intensification de l’assistance humanitaire pour la sécurité alimentaire et la nutrition grâce aux interventions des agences des Nations Unies et de leurs partenaires techniques et financiers, en soutien aux efforts du Gouvernement.
Le problème de malnutrition qui était particulièrement aigu à l’époque de la pandémie de covid19 a été en partie stabilisé, à l’exception de quelques endroits d’accès difficile. Grâce aux efforts du Gouvernement, des agences des Nations Unies et de leurs partenaires, cette année, aucun district n’a été classé en phase d’urgence humanitaire (phase 4) aussi bien pour le Grand Sud que le Sud Est par rapport aux années précédentes.
Cependant, je peux dire que l’accélération de la reprise après la sécheresse et la lutte contre ces impacts à long terme dans la région nécessitent plus que la seule aide d’urgence. La résilience est la solution. Construire une plus grande résilience aux effets des sécheresses et prévenir l’impact du changement climatique sont les meilleures solutions durables. Nous savons également que le changement climatique a des effets sur la paix : C’est un accélérateur des fractures et fragilités qui existent déjà au sein des communautés. C’est pourquoi les Nations Unies ont également entrepris d’investir dans des initiatives visant à promouvoir la consolidation de la paix face aux effets néfastes du changement climatique dans le Grand Sud.
Quelles sont les héritages que vous allez laisser ?
I.S : Tout d’abord le respect des valeurs des Nations Unies. En dehors des trois piliers, la paix, les droits humains et le développement nous avons promu les 4 autres valeurs des Nations Unies dont l’inclusion, l’intégrité, l’humilité et l’humanité. Nous avons recruté plus de jeunes et encouragé leur participation, donné des opportunités aux personnes handicapées, appuyé les initiatives des femmes en particulier les femmes leaders et entrepreneurs, et nous avons veillé à ce que diverses organisations de la société civile soient régulièrement consultées dans le cadre de notre planification et de notre mise en œuvre.
En dehors des valeurs, nous avons démarré la mise en œuvre du plan cadre de coopération 2024-2028 avec les mêmes priorités stratégiques, avec un accent particulier sur une approche systémique à l’égard des accélérateurs du développement durable ou transitions que sont les système alimentaires, les énergies renouvelables et abordables, la digitalisation, l’éducation, le travail et la protection sociale, le changement climatique – la perte de biodiversité et la pollution.
Nous avons pu également favoriser un environnement favorable à l’intérieur et à l’extérieur de l’ONU, visant à faciliter la collaboration, la collecte de connaissances et de données, l’analyse et le partage des pratiques pour soutenir une contribution dynamique et avant-gardiste de l’ONU dans le pays. L’utilisation de UNInfo, un outil de collecte de données, l’analyse prospective, le bilan commun de pays et l’analyse intitulée “qui est laissé de côté à Madagascar” constituent des outils de référence pour la mise en place et l’amélioration des stratégies pour le développement durable de Madagascar.
Par ailleurs, Madagascar est parmi les premiers pays, pour ne pas dire le premier pays, le plus avancé sur l’initiative mondiale impulsée par le Secrétaire général des Nations Unies, connue sous le nom de « Système d’alerte pour tous ». Le plan d’action pays 2024-2027 a été le premier élaboré parmi les 30 pays priorisés, lancé pendant la COP 28 et en cours de mise en œuvre actuellement. (…)
Enfin, pour faire face aux nombreux actes de violences envers les filles, les jeunes femmes et les femmes, nous nous sommes engagés plus avec l’initiative Spotlight, un programme conjoint des Nations Unies en cours de développement et qui fera l’objet de mobilisation de ressources pour combattre les violences basées sur le genre de façon holistique. Nous espérons que tous ces efforts ne seront pas vains et que toutes nos initiatives et nos engagements apportent leurs fruits.
Quel est votre message à l’endroit de l’Etat et du Gouvernement Malagasy ainsi que les partenaires ?
I.S : Je voudrais réitérer mes remerciements à l’Etat et au gouvernement pour les efforts fournis pour faire avancer le pays. Je voudrais insister sur la consolidation de la paix car sans la paix, il n’y aura pas de développement.
Ensuite, vient la bonne gouvernance incluant la transparence et la lutte anti-corruption. Il faut continuer les efforts entamés dans ce sens pour une meilleure appropriation de la population car la participation de tous est importante pour atteindre les objectifs fixés. De plus, assurer une allocation suffisante des ressources financières et de façon décentralisée pour la Gestion des Risques et Catastrophes dans toutes ses composantes, notamment la prévention, la résilience et l’anticipation.
Enfin l’accessibilité à travers la construction et la réhabilitation des routes facilitent l’extension des projets soutenus par les agences du Système des Nations Unies et d’autres partenaires ainsi que l’acheminement des produits vers différentes destinations.
Je voudrais terminer en remerciant tous nos partenaires et donateurs pour leur soutien continu et l’excellente coopération avec les Nations Unies pour accompagner Madagascar dans son développement afin d’améliorer les conditions de vie des populations notamment les plus vulnérables.
Nous savons qu’obtenir un financement suffisant par ces temps qui courent, reste un défi pour couvrir les besoins humanitaires et les besoins en développement actuels. Ensemble nous pouvons aider la population à se relever et faire face aux défis du changement climatique tout en préservant la paix, garante du développement durable.
