Gen Z Madagascar . Un chapeau « Betsileo » devenu emblématique

Le mouvement de la Génération Z est un phénomène mondial qui a apporté un vent de changement dans plusieurs pays. Les jeunes de cette génération ont choisi le logo de « One piece », le manga le plus regardé au monde comme emblème du mouvement.  A Madagascar, la Gen Z a voulu se démarquer en remplaçant le chapeau sur la tête de mort avec un chapeau typiquement malgache. Quelle est l’histoire, la signification derrière ce chapeau « Betsileo » ? RAKOTONIRINA Théodose (membre de la Gen Z) et RANDRIAMAMONJISOA, tous les deux citoyens originaires de Fandriana (dans la région Amoron’i Mania), décryptent l’origine ainsi que tout le processus de confection de ce chapeau devenu emblématique.

 

RAKOTONIRINA Théodose : « C’est un symbole de propreté »

Bright News Madagascar (BNM) : Vous êtes membre de la Génération Z

Théodose (R.T) : Oui.

BNM : Comment expliquez-vous que ce chapeau soit devenu aussi populaire pendant le mouvement ?

R.T. : Le chapeau est un symbole de propreté. Une personne qui le porte vient généralement de la campagne, c’est quelqu’un de pur, sans hypocrisie. Et naturellement, c’est une personne qui aime Madagascar, puisque le chapeau est fabriqué localement, fait main, ici même.

À travers ce chapeau, on a voulu montrer un combat rempli d’amour, un symbole du patriotisme. C’est pour cela qu’on l’a adopté pendant la lutte.

D’ailleurs, moi-même, je fais partie de ceux qui vendent ce chapeau. J’ai été l’un des principaux fournisseurs ici à Antananarivo — j’en ai livré des centaines pendant les mobilisations du mouvement Gen Z.

BNM : Vous êtes étudiant ?

R.T. : Oui, je poursuis mes études actuellement, mais je ne réside plus à l’université. En ce moment, je travaille tout en continuant à étudier.

BNM : Et d’où venez-vous exactement ?

R.T. : Je viens de la région Amoron’i Mania. J’ai déjà été président régional d’Amoron’i Mania, et aussi porte-parole du Grand Sud dans le cadre d’une association.

BNM : Plus précisément, de quelle localité ?

R.T. : Je suis originaire de Fandriana, mais mes racines se trouvent à Ambositra.

BNM : C’est là-bas qu’on fabrique principalement ces chapeaux ?

R.T. : Oui, c’est bien là-bas que se trouve la principale production.

BNM : On pourrait dire que c’est un chapeau qui a du style !

R.T. : (Rires) Oh oui, vraiment charmant !

Même style mais avec différents couleurs

 

RANDRIAMAMONJISOA : « Ce chapeau est rare, fait main, et profondément enraciné dans notre culture »

BNM : De quelle matière première est fabriqué ce chapeau Betsileo utilisé par le mouvement Gen Z ?

RANDRIA : Le matériau principal, c’est le «ravitahasa». C’est une plante qu’on trouve surtout dans le district d’Antsirabe II, dans la région du Vakinankaratra. On l’appelle hazo ndrano, littéralement « bois d’eau », parce que c’est une herbe qui pousse dans l’eau, une sorte de roseau un peu particulier. Chez les Betsileo, on la connaît sous le nom de ravitahasa.

Les principaux artisans de ces chapeaux se trouvent dans le district de Fandriana, plus précisément dans un village appelé Ankafobalo, de l’autre côté de Manangana. Ce sont eux les véritables maîtres dans ce domaine. D’ailleurs, ma sœur fait partie de ces artisans. Autrefois, ces chapeaux se vendaient encore à la campagne à 300 ou 400 ariary, puis les prix ont grimpé jusqu’à 3 000 ariary, voire plus aujourd’hui à Antananarivo.

BNM : Donc, cette matière première est rare ?

RANDRIA : Oui, exactement. Comme la matière première est peu répandue, seules certaines régions savent la travailler. Même parmi les habitants, tout le monde ne sait pas tresser (mandrary). C’est d’ailleurs de là que vient le mot «lavorary», qui désigne ce qui est bien fait, parfait. Quand la tresse est mal faite, on dit «manoha randrana», «mani daso» ou «ki-daso» — des tresses irrégulières et ratées. Ce qui est «lavorary», c’est ce qui est bien tissé et harmonieux. Peut-être que c’est cet esprit de perfection que les jeunes de la Gen Z ont voulu reprendre — je ne sais pas trop.

Il faut savoir aussi qu’en 1991, lors d’un autre mouvement, certains portaient déjà des chapeaux similaires. Moi, à cette époque, je vendais aussi des chapeaux. Ceux-ci étaient très simples : faits à la main dans les villages, puis modelés en ville, à Isotry par exemple, où des artisans leur donnaient une forme plus moderne — parfois avec des bords relevés ou des décorations. C’est ainsi qu’est né le «satroka penjy». Le «penjy», lui aussi, est une matière naturelle, mais qui vient plutôt des zones côtières. Tandis que le «ravitahasa» vient des régions Betsileo, notamment d’ Amoron’i Mania, surtout dans le district de Fandriana.

BNM : Vous disiez que peu de gens les utilisent, pourquoi ?

RANDRIA : C’est à cause de la rareté de la matière première. Ce n’est pas que les gens n’aiment pas ce chapeau ; au contraire, il plaît beaucoup, mais il est difficile à produire. Dans les régions comme Diego ou Androy, cette plante n’existe pas. Donc forcément, le chapeau y est rare aussi. L’offre ne suit pas la demande.

Le chapeau est bel et bien intégré au logo de la Gen Z

BNM : Et auparavant, qui portait ce genre de chapeau ? Avant, c’était plutôt réservé aux gens d’un certain rang — disons, pas pour tout le monde?

RANDRIA : C’est un travail long et coûteux, car il faut du savoir-faire : depuis la culture du *ravitahasa* jusqu’à sa préparation. Quand on coupe la plante, c’est avec un grand couteau (antsy baraingo), en plein marais. Ensuite, on la fait sécher, puis on la tresse. D’ailleurs, une vieille expression dit : iray tontona, iray lambana (« un tressage, une étoffe »), ce qui signifie que tout doit être régulier, bien aligné. Chaque étape est pleine de sagesse malgache.

Quand la tige sèche, on la «fofoka» — c’est-à-dire qu’on la rend souple et plate. Il y a les «zanam-pamofoka» (les petits éléments) et la «renim-pamofoka» (la base). Tout cela fait partie d’un véritable artisanat traditionnel.

BNM : Vous avez évoqué un lien entre le «ravitahasa» et certaines traditions malgaches, comme la circoncision ?

RANDRIA : Oui, tout à fait. Lors de la « didimpoitra » (la circoncision traditionnelle), dans les régions Betsileo, chaque personne présente doit apporter un ravitahasa non encore aplati, encore rond. La cérémonie se déroule tôt le matin, vers cinq heures, dans une maison choisie. Le père tient l’enfant sur ses genoux, pendant que la famille, à l’extérieur, brandit les ravitahasa. Quand, à l’intérieur, on crie « lahy, lahy, lahy » (c’est-à-dire que la circoncision est faite), les gens lancent des mottes de terre (vakim-bilanin-tany) sur le toit et chantent « tsororobolana ».

Cette eau utilisée — qu’on appelle rano mahery (« eau puissante ») — n’est pas mise dans une bouteille en plastique, mais dans une «voatavo arivo lahy», une calebasse dont la partie supérieure et inférieure sont identiques. C’est un symbole fort. Et le ravitahasa, encore rond à ce moment-là, est utilisé dans cette cérémonie.

BNM : On comprend donc que cette plante est chargée de symboles et de croyances…?

RANDRIA : Oui, beaucoup. On dit même que le ravitahasa a des pouvoirs mystiques. Par exemple, quand un sorcier meurt, son pouvoir (famisaviana) se transmet normalement à un descendant. Mais si l’on ouvre un ravitahasa (en le fendant du haut vers le bas) et qu’on le place sur le lit du mourant, cela empêche cette transmission. C’est dire combien cette plante est liée à la sagesse et aux croyances malgaches.

Alors, quand les jeunes de la Gen Z ont adopté ce chapeau tressé en ravitahasa, décoré aux couleurs vert, rouge et blanc — les couleurs du drapeau malgache —, on l’a surnommé satroka kintana (« chapeau étoilé »). Quand il est rond sans bord, on l’appelle satro-bory ; et quand il a un bord, on dit satraha — c’est-à-dire satroka misy elany (chapeau à bord).

BNM : Et les couleurs que vous mentionnez — vert, blanc, rouge — sont-elles d’origine ?

RANDRIA : Oui, ces couleurs sont d’origine. Et si vous cherchez les meilleurs tisseurs de ce type de chapeau à Madagascar, ils se trouvent à Ankafobalo, dans le district de Fandriana.

BNM : Selon vous, les jeunes de la Gen Z ont choisi ce chapeau pour des raisons symboliques ou esthétiques ?

RANDRIA : Honnêtement, je ne saurais pas le dire. Peut-être qu’il y a parmi eux des jeunes originaires de Fandriana ou d’Ankafobalo qui ont voulu mettre en avant cet artisanat local. Ou peut-être qu’ils l’ont simplement trouvé beau et original.

Mais une chose est sûre : ce n’est pas un chapeau qu’on trouve partout. Il est rare, fait main, et profondément enraciné dans notre culture.

BNM : Selon vos explications, ce chapeau aurait donc une certaine force spirituelle ?

RANDRIA : Je ne peux pas affirmer cela moi-même. Seuls les jeunes de la Gen Z peuvent répondre à ce qu’ils ont voulu exprimer.

Mais oui, le ravitahasa porte en lui toute une sagesse, une force ancestrale. Et beaucoup de ceux qui l’utilisent ignorent même son vrai nom ou son symbolisme.