Chauffe – eau made in Madagascar : L’innovation écologique signée « Thomas Fana »

Son grand – père, le dénommé « Ra – Thomas » a été l’un des premiers artisans du fer à Madagascar. Aujourd’hui, il perpétue ce savoir – faire pour en faire de nouvelles réalisations notamment la fabrication de chauffe – eau à bois et à la biomasse. Il, c’est Razafindrajaona Jean Zacharie, âgé de 65 ans. Au cours des quatre dernières éditions de la Foire internationale de l’économie rurale de Madagascar (FIER MADA), son entreprise « Thomas Fana » a suscité l’intérêt et la fascination des visiteurs. Il a accepté de se confier à Bright News Madagascar.

 

Bright News Madagascar (BNM) : Qu’est ce vous faites exactement ?

Razafindrajaona Jean (R.J): Nous réalisons de nombreuses créations en fer. Par exemple, si je parle seulement de ce chauffe-eau, celui-là est, en quelque sorte l’ancêtre des chauffe-eau dans le monde. Il existe encore jusqu’à aujourd’hui, même en Europe, mais son prix est exorbitant. Mon grand-père, Ra – Thomas, a été l’un des premiers à travailler le fer à Madagascar et a fabriqué ce chauffe-eau bien avant l’arrivée des chauffe-eaux électriques. À l’époque coloniale, ce type de chauffe-eau existait déjà et était utilisé par les consommateurs locaux et étrangers.

Les distributeurs de l’époque étaient Darrieux, Bonnet et fils, ou encore la quincaillerie Ratsirahonana. Mais lorsque les chauffe-eaux électriques sont arrivés, la production locale s’est arrêtée, car le modèle traditionnel était considéré comme démodé. A l’époque, le niveau de vie à Madagascar était encore très élevé et les consommateurs se ruaient pour acheter les nouveaux modèles importés de l’étranger. Plus tard, j’ai relancé la production tout en améliorant la fabrication conformément à la technologie. Quand je suis né, nous avions utilisé ce chauffe-eau dans notre maison. Il n’y a aucun risque d’accident, et même mes enfants, aujourd’hui devenus grands, n’ont jamais eu de problème avec cet appareil.

BNM : Parlez – nous un peu de ce chauffe – eau que vous avez fabriquée ?

R.J : Il existe quatre types de chauffe-eaux : électriques, solaires, à gaz. Mais le nôtre est à bois. Comme son nom l’indique, il fonctionne au bois, au charbon ou avec des déchets de biomasse. On peut même y mettre les déchets domestiques pour les incinérer. Son installation reste standard, c’est juste la source d’énergie qui est différent. Un plombier peut installer le chauffe-eau facilement, il se fixe sans problème. Le temps de chauffe de ce modèle de 60 litres de volume est de 10 minutes. Pour un chauffe-eau de 220 litres, il faut environ 20 minutes pour atteindre une température élevée. Sa durée de vie est de 20 ans et il est réparable, il n’est pas jetable. Il n’y a pas de pièces d’usure à remplacer et son lieu d’emplacement peut être partout. Le chauffe-eau de 60 litres pèse environ 70 kilos à vide.

BNM : Quel est le profil des clients qui achètent vos produits ?

R.J : Ce sont surtout des clients importants qui achètent ce type de chauffe-eau : hôtels, industries ou particuliers. Il est très performant et efficace. Même pour les chauffe-eaux solaires, par temps ensoleillé, ils fonctionnent parfaitement. Ce chauffe-eau peut aussi être alimenté par un château d’eau sans besoin du réseau JIRAMA. Sa performance, son efficacité et sa durabilité sont remarquables, et il est facile à utiliser. Beaucoup de nos clients possédant déjà un chauffe-eau solaire le remplace immédiatement par ce modèle, car il s’installe facilement, même là où le chauffe-eau solaire était posé sur le toit.

BNM : A part ce chauffe – eau, que fabriquez – vous d’autres ?

R.J : Nous fabriquons également des réchauds que nous avions entièrement conçus. Ils permettent de protéger l’environnement car fonctionnent avec de la biomasse, c’est-à-dire des déchets végétaux secs. Si ces déchets étaient brûlés de manière classique, ils produiraient des gaz nocifs, responsables de l’effet de serre, de la destruction de la couche d’ozone, et par extension, du changement climatique. Les réchauds de notre fabrication utilisent des miettes de charbon ou des coques de riz (appelé “akofambary”), et c’est le gaz de la biomasse qui s’enflamme. Ainsi, lorsqu’on brûle ces miettes de charbon ou ces coques de riz dans le réchaud, il n’y a aucun risque de nuire à l’environnement. Le réchaud fonctionne grâce à une ventilation forcée de 12 volts, avec un petit ventilateur alimenté par batterie ou par un petit panneau solaire. Si vous avez du courant, un adaptateur de type téléviseur 12 volts suffit pour le faire fonctionner.

Le réchaud dispose d’un réglage, un clapet qui permet d’ajuster la flamme : forte, moyenne ou faible. De plus, si l’on ajoute de nouvelles miettes de charbon, elles ne sont pas détruites : une fois leur énergie consommée, elles se transforment en charbon au lieu de devenir de la cendre. Cette transformation du déchet en charbon s’explique par le principe “top-down” : la combustion démarre par le haut et descend, produisant du charbon exploitable. Si le feu monte du bas vers le haut, seule la cendre est récupérée. Les déchets de biomasse utilisés pour produire le charbon peuvent aussi être directement transformés en fertilisant pour le sol. Si l’on ajoute 10 % d’argile ou de plastique, ils deviennent des briquettes de charbon bio. Donc rien ne se perd.

BNM : Vos produits attirent donc beaucoup de clientèle ?

R.J : Les gens sont très intéressés et veulent acheter. Le problème principal reste le pouvoir d’achat. Par exemple, le petit réchaud coûte 300 000 ariary. Pourtant, beaucoup de personnes achètent des téléphones Android sans hésiter. En terme de longévité, la seule pièce susceptible de tomber en panne est le ventilateur 12 volts, mais nous récupérons des pièces provenant d’alimentations d’ordinateurs pour les réparer. Ainsi, nous combinons recyclage et invention. Cette démarche s’inscrit dans une philosophie inspirée du matérialisme dialectique : « rien ne se perd, tout se transforme ».

BNM : Pourriez – vous parler un peu de votre grand-père ? Quel âge avait – il quand il a commencé à faire des inventions ?

R.J : (Rires) Je suis âgé de  65 ans, et je ne peux pas dire quel âge avait exactement mon grand-père. Tout ce que je peux dire c’est que mon grand-père était un véritable génie. Moi, je n’ai pas fait beaucoup d’études, mais j’ai un don. Mon grand-père a été chef d’atelier pour les étrangers pendant la période coloniale. Imaginez un peu un Malgache chef d’atelier pour des étrangers à cette époque, cela donne une idée de ses capacités exceptionnelles.

L’artisan expose fièrement un réchaud écologique, une autre de ses fabrications

BNM : Pensez – vous avoir les mêmes capacités aujourd’hui ?

R.J : La technologie a beaucoup changé depuis. Quand j’étais petit, mon grand-père travaillait encore dans notre atelier en utilisant le burin pour couper les métaux. Aujourd’hui, on n’utilise plus ces méthodes. Par exemple, pour la soudure, on opte maintenant pour le bigbag (…). Je ne sais pas exactement comment expliquer toutes ces techniques modernes, mais moi, j’ai hérité du savoir-faire familial. Quand il s’agit de fer, je n’ai pas besoin d’apprendre à l’école, je sais comment le travailler. Je n’ai pas étudié à l’école polytechnique, mais j’ai acquis mon expertise directement sur le terrain.

BNM : A votre avis, que faut – il faire pour préserver le savoir – faire malgache ?

R.J : Nous, les Malgaches, devrions accorder beaucoup plus d’importance aux écoles professionnelles et techniques. À Madagascar, elles sont presque désuètes. Par exemple, au lycée technique d’Ampasampito, très peu de machines fonctionnent encore, peut-être une ou deux seulement. Pourtant, ces machines devraient être exploitées, car elles sont parfaitement adaptées à notre situation ici à Madagascar. Des choses simples, pratiques, manuelles, et qui conviennent à tout le monde. En Inde, par exemple, j’ai pu voir sur YouTube que les artisans y font du très bon travail. Tout est fait de manière très simple, sans sophistication.

BNM : Quels sont vos projets et perspectives pour le futur ?

R.J : Nous avons encore énormément d’idées et de projets. J’aurais voulu, par exemple, proposer un chauffe-eau qui fonctionne à l’huile usagée, mais je n’ai pas encore pu le faire, faute de temps.