Julien Rakotonaivo : « Madagascar a besoin de patriotes »

L'historien Julien Rakotonaivo croit en un avenir meilleur pour Madagascar

A moins de deux semaines avant la célébration de la fête nationale malgache, le 26 juin prochain, la question liée à la fierté et l’unité nationale revient sur toutes les lèvres. Julien Rakotonaivo, historien, écrivain et non moins journaliste culturel a accepté de partager une partie de ses connaissances et ses opinions sur plusieurs sujets liés à cette période incontournable de l’histoire de Madagascar. Du drapeau national, à la première célébration qui a suivi la proclamation de l’indépendance en 1958, entre autres sujets – avec la précision qu’on lui connait – Julien   Rakotonaivo nous fait voyager dans le temps tout en livrant une analyse des enjeux identitaires pour un réel développement de Madagascar. Interview !

 

Bright News Madagascar (BNM) : A l’approche de la fête de l’indépendance, le drapeau national figure parmi les principaux symboles de souveraineté pour Madagascar. Pourriez – vous nous en dire plus à ce sujet ?

Julien Rakotonaivo (J.R.) : Effectivement, le drapeau national est un symbole de souveraineté. Il faut savoir que l’usage du drapeau à Madagascar ne date pas de 1958. Certes, l’actuel drapeau national – aux couleurs blanc, rouge et vert – a été choisi à l’issue d’un concours lancé en 1958 après la proclamation de l’indépendance le 14 octobre 1958. Fruit du travail d’un dessinateur du FTM (Foiben’ny taon-tsarintanin’ i Madagasikara), un dénommé Ranaivoson Andrianome.

Mais historiquement, ce symbole ne faisait pas partie de la culture malgache mais plutôt anglaise, d’ailleurs le terme « saina » vient du terme anglais « sign ». Les premiers drapeaux à Madagascar ont été utilisés vers le 17ème et le 18ème siècle dans les royaumes Betsimisaraka et Sakalava qui se sont inspirés des bateaux européens avec lesquelles ils faisaient du commerce. Puis dans le royaume de l’Imerina, au 19ème siècle, le premier drapeau fut créé par Radama car il communiquait avec les Anglais. Il s’est conformé aux couleurs utilisées par Andrianampoinimerina dans ses « sampy » (amulettes). Il s’agit d’Ikelimalaza (blanc) et Manjakatsiroa (rouge). Le blanc est associé à la conquête de terres tandis que le rouge est associé à l’acquisition à d’argent. A cette époque, le drapeau est souvent utilisé pour montrer le pouvoir du roi après la conquête d’un territoire. Puis, en 1958, lorsque Madagascar a choisi le statut républicain, le drapeau national, l’hymne national, ainsi que la devise « Fahafahana, Tanindrazana, Fandrosoana », et les sceaux de l’Etat sont devenus les symboles de souveraineté.

Le drapeau blanc, vert et rouge, doit être une fierté pour les Malgaches

BNM : Selon vos souvenirs, comment s’est déroulée la première célébration au lendemain de l’obtention de l’indépendance ?

J.R : La première célébration du retour de notre indépendance s’est faite en grande pompe. Je tiens tout d’abord à insister sur le fait qu’il est question de retour d’indépendance pour Madagascar et non d’acquisition de l’indépendance. En Afrique subsaharienne, 17 pays africains ont été des colonies françaises à l’instar du Sénégal, le Gabon, le Mali, entre autres, qui ont acquis l’indépendance alors que pour Madagascar, on parle de retour de l’indépendance.

En effet, avant la colonisation en 1896, Madagascar était déjà un état souverain. A preuve, le traité de Tamatave le 23 octobre 1817 par lequel les pays du monde (la Grande Bretagne, l’Allemagne, l’Italie, etc.) ont accepté la souveraineté de notre pays durant la royauté. Puis au terme de la colonisation, dans un accord avec la France, il y a eu un transfert de compétences et la déclaration d’annulation de la loi d’annexion. La proclamation de l’indépendance a été effectuée par le Président Philibert Tsiranana au Vatomasina à Imahamasina (ancienne appellation de Mahamasina, lieu d’intronisation des rois) en présence de représentants du gouvernement français.

S’ensuivi alors un défilé militaire sur l’avenue de l’indépendance. Une tradition qui fut maintenue jusqu’en 1972, où la parade militaire a été transférée à Mahamasina après les évènements sur la place du 13 mai 1972.

BNM : Quelle est la différence entre indépendance et souveraineté ?

J.R : L’indépendance est la capacité à être autonome et ne pas dépendre d’autrui. Je peux pourtant affirmer qu’aucun pays du monde ne peut se prévaloir d’être entièrement indépendant. Même les pays les plus puissants dépendent de l’économie d’autres pays, étant donné le contexte de mondialisation et de globalisation. En revanche, la souveraineté est la capacité à prendre des décisions de manière libre, à ne pas prendre parti. A titre d’exemple, dans l’actuel conflit entre l’Ukraine et la Russie, Madagascar a toujours prôné une position de non alignement.

Il y a également deux notions à distinguer : le patriotisme et le nationalisme. Le nationalisme a plutôt une tendance à la xénophobie, au fanatisme tandis que le patriotisme relève de l’amour de la patrie. A mon avis, il faudrait davantage mettre en valeur le patriotisme au lieu du nationalisme.

BNM : Dans le contexte actuel, qu’est – ce qui peut réellement unir les Malgaches ?

J.R : La conscience du fait que Madagascar soit un pays unique qui a sa propre identité, sa propre histoire, sa propre culture et sa propre langue doit unir les Malgaches. La langue malgache est riche. D’ailleurs, les malgaches se comprennent par une seule langue contrairement aux autres pays d’Afrique qui ont parfois besoin de langues étrangères comme le français ou l’anglais pour se comprendre. La culture peut aussi unir les Malgaches grâce à des valeurs comme le Fihavanana, la solidarité, le respect des aînées).

Certes, la culture fait face à certaines menaces en ce moment et perd certaines bases à cause de la mondialisation et l’avancée des nouvelles technologiques notamment l’utilisation des réseaux sociaux. Il y a donc un besoin d’éducation. Comme solution pour protéger notre culture, il faudrait multiplier les publications de livres et de documents sur Madagascar. Nous devons également trouver un équilibre entre le respect de la culture malgache tout en étant ouvert aux autres cultures des autres pays à l’exemple des Japonais qui arrivent à garder leur identité alors qu’ils sont largement avancés en matière de nouvelles technologies. 

L’écrivain et journaliste culturel insiste sur l’importance de l’éducation

BNM : En dépit de certaines divergences, pensez – vous qu’il y a de l’espoir pour que Madagascar atteigne le développement ?

J.R : Quel que soit le pays, il existe toujours des différences d’opinions mais le pire c’est d’en arriver aux guerres civiles. Au contraire, les divergences d’idées sont une base pour la démocratie. En revanche, il faut préserver la solidarité afin de protéger les intérêts supérieurs de la Nation, unir les forces pour le développement. Le seul adversaire est la pauvreté.

Selon mon point de vue, le développement dépend essentiellement de l’éducation. Quand la population jouit de besoins essentiels comme la santé, l’habitation, la nourriture et l’éducation, cela conduira au développement de Madagascar. Il n’y a pas de pays voué à ne pas évoluer.

 

BNM : En cette célébration du 64ème anniversaire de l’indépendance de Madagascar, sur quel aspect devrait – on mettre l’accent ?

J.R : Je partirais sur la devise de la célébration du 64ème anniversaire de l’indépendance : « Madagasikara mandroso, Malagasy miara – mientana ho an’ny fampandrosoana ». Ainsi, le plus important est de faire briller et d’amener Madagascar vers le développement. Cela ne relèvera pourtant pas du miracle divin. La première responsabilité revient aux Malgaches et non aux étrangers.  Les Malgaches animés par le patriotisme sont les premiers responsables du développement de Madagascar.